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Le N/M Nordik Express, ravitailleur du « bout du monde » ! par Claire Landry

 Je tenais beaucoup à ce rêve de faire connaître à ma progéniture le lieu de ma naissance, il y a 65 ans cette année : Havre St-Pierre, PQ. Ceci, enchâssé dans un voyage en bateau sur la Moyenne et Basse Côte-Nord du fleuve Saint-Laurent.

Note   Ceci est le deuxième récit de Claire Landry dans cette région du monde. Lisez aussi «Mon voyage sur la Basse Côte-Nord avec le Nordik Express»

C’est la huitième fois que j’embarque… Pour mes vingt ans, mon père m’avait offert ce voyage avec ma sœur  sur le North Shore de la Clarke Steamship en nous confiant à la bonne garde du Capitaine Caron. J’ai aussi navigué sur le Fort Mingan. Et enfin, sur le N/M Nordik Express. Relais Nordik est le nom de la compagnie de la famille Desgagnés qui possède une flotte de 15 navires et d’une barge (vracs secs et liquides). Seul le Nordik Express est un cargo mixte, qui transporte des passagers en sus de son fret. Il a été deux fois Lauréat Or aux Grands Prix du tourisme québécois (2002, 2003). Le groupe Desgagnés s’est donné une politique rigoureuse concernant la protection de l’environnement et la sécurité de l’ensemble de ses opérations. On se souvient du sauvetage des  44 jeunes élèves du Petit Séminaire de Québec quand le Nordik fut coincé dans les glaces dans le détroit de Belle-Isle (2003).

 La dynamique des trois générations du clan Landry est porteuse, signifiante, génératrice de nouvelles combinaisons fructueuses.                                                                                                                                                        

Génération 1 : une sorte de « vieille dame (un peu) indigne », qui a envie d’amener sa « gang », à son port de départ dans la vie, là où elle est née. Ses parents avaient décidé  de s’établir sur cette « terre de Caën » remplie d’espoir,  en ce premier poste de travail de son père,  jeune médecin à l’hôpital du Hâvre Saint-PierreMgr Labrie, Vicaire apostolique du Bas-Saint-Laurent, une sorte de curé Labelle de la Côte Nord, avait pris la précaution de les marier en 1940 puis de baptiser leur première-née l’année suivante.

Génération 2 : trois beautés naturelles dans la trentaine, vivantes,gracieuses, indépendantes  possédant une énergie hallucinante pour absorber intelligemment tous les détails de ce voyage.

 

 

 

 

 

 

Génération 3 : deux petits-enfants de 5 et 11 ans, dont la présence est tellement stimulante… J’avais dit à Camille, 5 ans : « grand-maman t’amène au bout du monde ». 



Elle était enchantée ! J’avais négocié avec la maîtresse d’école de 5e année de Kassandre un projet pédagogique de présentation de son voyage devant la classe au retour…

Les 3 générations ont eu la chance d’être,  à chaque moment de ce périple, engagées à fond. Elles ont réalisé que ce  Chemin d’eau  (documentaire de Jean-Claude Labrecque, 2005) était rempli d’aventures dans lesquelles elles ont plongé joyeusement.

 Le personnel

Homme libre, toujours tu chériras la mer

La mer est ton miroir; tu contemples ton âm

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

 Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets

 Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes,

 Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,

 Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

                                                       Beaudelaire

Un grand capitaine et son équipage… très dédiés à la 2e génération – celles-ci ont eu droit à des explications détaillées sur les multiples facettes de la navigation…

Elles en ont largement profité, sans abuser, bien sûr…

Un commissaire de bord  attentif, souriant, très actif, dévoué, chaleureux pour chacun de ses passagers… Pas facile, ça demande du doigté d’être commissaire de bord !

Il y a une caractéristique commune à tous les membres du personnel attaché aux passagers, que ce soit à la salle à diner, à la cafétéria, aux chambres : ils savent « prendre soin » de chacun des plus gentils passagers aux plus exigeants. Ils sont enjoués, amoureux de leur coin de pays et toujours intéressés à en parler, à donner des informations, que ce soit pour trouver une bière à Sept- Îles ou des « souvenirs » de Tête-à-la-Baleine.

Les passagers

Le « cargo sur deux patte » -  intéressante vision pleine de tendresse du charmant commissaire de bord –  a beaucoup plus de besoins à satisfaire  et réclame beaucoup plus de soins que le matériel-cargo qui dort gentiment dans les « containers ».

Des compagnons de voyage sympas, d’autres pas… un groupe de douze charmantes infirmières retraitées.

Ce voyage serait incomplet sans le mixage nécessaire des amérindiens et des blancs, deux mondes sur un tout petit bateau… on sent ressurgir  un petit fond d’archétypes de chasse, de pêche, d’ancêtres, d’intelligence vive, de Grand Manitou.Tout le monde a payé son billet… tout le monde a le droit d’être là, même si l’usage des biens communs se fait différemment. Parce que nous avions des 3e générations avec nous, les petits innus sont venus participer aux plaisirs technos apportés sur le bateau. Nous avons partagé leurs biscuits, écouté ensemble Cendrillon sur notre DVD portatif.

Le support liquide

Environnement Canada indique que le Golfe Saint-Laurent est une mer semi fermée. La circulation et le mélange des masses d’eau dans cette région sont complexes et influencés par de nombreux facteurs : marée, pression barométrique, température de l’air, vent, apports locaux d’eau douce, relief côtier et rotation de la terre. Trois couches d’eau de température et de salinité différentes s’y superposent en été. La navigation demande donc de grandes compétences et habiletés de la part de ses marins. Le capitaine qui présidait aux destinées du Nordik en cette fin de mai est aussi professeur au prestigieux Institut Maritime du Québec (Rimouski). Nous ne pouvions être mieux guidés !

L’eau pure est un liquide sans odeur, sans couleur, sans saveur, incompressible, fluide, un miroir pour les couleurs du ciel.  L’eau qui porte le Nordik peut être lisse ou agitée, très agitée même…Nous avons découvert différentes formes de mobilité de notre bateau. La mer peut être comme une « nappe d’huile ». Le navire glisse alors sur cette surface liquide immobile. Le ciel est bleu et on sent une espèce de béatitude chez les passagers. Puis, il y a un moment où l’on peut dire que le bateau « bouge ». Les flots sont gris avec de jolis moutons blancs brodés dessus. Certaines personnes sont sensibles à ce mouvement léger, d’autres pas. Quand on est couché, on a l’impression d’être bercé par sa mère (sans jeu de mots) et l’on sombre facilement dans la douceur d’un nirvana bleu… comme la chenille d’Alice au pays des Merveilles.

Mais il arrive aussi que le bateau plonge en répondant intelligemment à l’eau qui bouge fortement… il est construit pour ça… pour donner le moins de prise possible à cette mer, poupée fantasque agitée par mille émotions dans sa relation avec le vent, avec la température, la pluie. Les mœurs éoliennes sont souvent  déconcertantes : violentes, glaciales.

La brise douce et légère est plutôt rare sur le Golfe…C’est quand ça se met à « brasser » que les comportements se diversifient chez les passagers. On se rappelle alors la magie de la fée GRAVOL…

Les horaires

Ils sont respectés scrupuleusement, tenant compte des impondérables de la température. D’avance, le période de temps consacrée à chaque escale est indiquée pour toute la semaine, en aval et en amont. Ce rythme est relié à la cargaison que le navire livre dans chaque port. Le fret est déposé dans l’espace dont dispose la compagnie Relais Nordik sur chaque quai fédéral des villages visités. L’arrivée bi-hebdomadaire du bateau est un événement essentiel dans la vie de la communauté; son rôle de ravitailleur est plus tangible à partir de Natasquan à cause de la fin de la route 138. Cependant, même pour les autres localités, le transport des marchandises par bateau est précieux car le cargo remplace le train et surtout l’avion, très coûteux monétairement et écologiquement. Il est extrêmement intéressant d’observer l’habileté et la dextérité des débardeurs qui déplacent les conteneurs, ces derniers  étant, soit très lourds, logeant des voitures et autres machineries ou du poisson réfrigéré, soit assez fragiles, contenant des meubles, des denrées périssables fruits, légumes, lait. On m’a dit que le dessous du bateau a été nettoyé en profondeur cette année. Sa surface en contact avec le liquide marin est moins adhérente; il file donc plus vite. 

Lundi, 22 mai

Départ de Montréal : coordination des six passagères venues de Sainte-Adèle, de Saint-Laurent, de Notre-Dame-de-Grâce et de l’Île-des-Sœurs.Un bagage abondant, pour parer à toutes les éventualités imaginables, est rangé avec entrain et bonne humeur dans la minivan louée pour l’occasion – oui, oui, une minivan est prohibée par la morale écologique la plus élémentaire. Mais, c’était le moyen, très temporaire, de transport en commun le plus approprié à la situation.

Il ne sera utilisé que pour l’aller-retour – d’ailleurs conduit de main de maître(sse) par les deux conductrices attitrées de la 2e génération. Le lunch est aussi à bord pour un éventuel pique-nique dans une des haltes gouvernementales si bien aménagées. La température glaciale aura raison du premier lunch en plein air de la saison. Le trajet de 700 kilomètres Montréal-Rimouski se fera donc en cinq heures ! Coucher à Rimouski – Arrivée enthousiaste à l’auberge Le Navigateur où la « gang » habitera une petite maison pour douze heures. Il pleut des cordes…petite sortie en ville,  puis la soirée se passe en danses endiablées dont les chorégraphies sont réglées par la 3e  génération,  Kassandre pour le hip-hop et Camille pour le ballet classique.

Mardi, 23 mai

Petit déjeuner dans un charmant café rimouskois au bord de la mer – longue promenade sur la croisette magnifique. Embarquement à 11 hres. Le personnel se précipite pour porter les dizaines de bagages que la gracieuse 2e génération accumule au pied de la passerelle. Le trajet Rimouski/Sept-Îles prend onze heures et demie ! Arrivée à minuit. La 1ère et la 3e génération dorment à poings fermés tandis que la 2e génération explore Sept-Îles « by night »… tranquille, paraît-il ;-))))

 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?             Lamartine

Mercredi, 24 mai

Départ de Sept-Îles sous l’œil attentif de la 1ère génération et un soleil éblouissant. Pour écrire son petit journal du voyage, rien de tel que de le faire de 5 h à 7 h sur le pont E qui surplombe le bateau, une aire confortable d’observation. Les gens respectent le silence de chacun qui négocie sa relation privée avec la mer…

Sentiment de plénitude : à cause l’immensité liquide probablement. Sensation de liberté : indépendance du bateau qui va son chemin porter ses ravitaillements à ceux qui les ont demandés.Toutes les préoccupations urbaines laissées sur les quais sont mises en perspectives, relativisées…

En consultant l’immense boussole arrimée au pont avant, on voit que l’on se dirige Sud-Sud-Est, c’est-à-dire vers Anticosti. Petit déjeuner somptueux  puis tâches intellectuelles, Kassandre à ses devoirs, Camille à ses dessins, Isabelle à ses dictionnaires de traduction, Catherine à son ordi et Véronique à sa lecture. Voguons au fil de l’eau avec, par le hublot, l’immensité océane du Golfe Saint-Laurent, et pour parodier Félix, « des diamants plein l’Saint-Laurent ». Première vraie escale diurne : Anticosti – Allons à l’abordage des cerfs de Virginie que le riche chocolatier Menier a eu la bonne idée d’introduire avec castors, renards, orignaux, alors qu’il était devenu propriétaire de la plus grande île du Québec (8000ki ²), pour 125,000$ en 1895. Escale à 21 h à Hâvre Saint-Pierre – même si c’est tranquille, je me sens très excitée. La famille m’accompagne pour toucher le sol où j’ai vu le jour…                                                                  

 

Jeudi, 25 mai

5 h 30, arrivée à Natasquan – déjeuner sur les galets géants, doux et remplis de surprises, des jolis coquillages et des petites bestioles marines. Trésors précieux pour la 3e génération !

10 h 45, arrivée à Kegaska, royaume du crabe.

C’est aussi l’espace réservé d’une bernache « apprivoisée mais territoriale » qui attaque tous les malheureux qui veulent visiter le village en devant passer par le seul sentier possible, trop proche à son goût du nid de ses petits. La 3e génération est très affectée par cette agressivité; cela donne lieu à une bonne leçon de « stratégie pour éviter l’ennemi ».

15 h 15 arrivée à La Romaine où 1000 Innus  vivent fraternellement avec les Francophones qui sont environ une centaine. La 2e génération et Kassandre partent à l’aventure… et la trouvent, en la personne  du Chef de police Innu, le « Peace keeper », qui les embarquent dans son camion et leur fait visiter les lieux.

Minuit, arrivée à Harrington Harbour. Pendant que la 1ère et la 3e génération sommeillent en douceur,  la 2e génération ne peut s’empêcher d’aller vadrouiller un peu en pensant à La Grande Séduction, pour apprivoiser le contact diurne qui se fera samedi

 

 

Vendredi, 26 mai

De nuit, on arrête à Tête-à-la-Baleine; les 3 générations s’abstiennent de descendre, sachant qu’on y reviendra samedi de jour.

8 :00, arrivée à La Tabatière. Le temps est sombre, la mer houleuse. Spectacle un peu difficile après le déjeuner, c’est l’heure de la coupe de têtes des milliers de beaux turbots bien entassés dans de grands bacs de plastique ! Puis le Nordik circule, pour atteindre le port de Saint-Augustin,  à travers  les divins « rigolets » qui le protègent de la mer,  masses énormes de rochers recouverts de lichen vert fluorescent, émergeants du Bouclier Canadien. Le brouillard  intense, la douceur de la lumière diffuse, la solidité et en même temps une sorte de désolation grandiose… ça va chercher toute la nostalgie enfouie dans l’âme. Beaudelaire, de Nerval,

 

 

 

Verlaine et les autres, s’y abîmeraient…

Les sables mouvants de l’automatisme et des rêves disparaissent au réveil.

Les roches de l’imagination subsistent.        Salvador Dali

À midi, nous sommes à Saint-Augustin, décrit comme le paradis du saumon et de l’omble de fontaine. Pas très « touristique », car il n’y a que les résidents du village qui peuvent aller chez eux… en hélicoptère.

19 :00,  arrivée à Blanc-Sablon, le « bout du monde ». Brume à couper au couteau – extrême gentillesse du Capitaine qui réquisitionne un véhicule pour amener les 3 générations au Labrador. Arrêt sur une plage où la mer et l’eau douce se rejoignent; discussions biologiques autour d’une jolie carcasse de loup-marin.

Samedi, 27 mai

Re « rigolets », toujours aussi séduisants…En début d’après-midi, Tête-à-la-Baleine. La 2e génération avec Kassandre, se rend, dans le coffre d’une camionnette à ciel ouvert et à pluie glaciale, passer quelques moments merveilleux à observer le panorama  splendide de petites îles qui défilent à toute vitesse, pour ensuite savourer un café réconfortant en goûtant une tartelette de chicoutai (petit fruit succulent ressemblant à une framboise jaune) et en découvrant les trésors d’artisanat qu’on  fabrique avec la fourrure du loup-marin (adulte !). Le temps se clarifie. Arrivée diurne à Harrington Harbour – village très glamour, coloré, avec ses trottoirs de bois, coucher de  soleil doré, piste d’hélicoptère,

Dimanche, 28 mai

Hâvre Saint-Pierrede jour .On réussit, par stratagème, à ouvrir l’église St-Pierre où une immense peinture décore le dessus du maître-autel. Elle représente les apôtres en danger dans une tempête sur le lac de Thibériade. L’artiste a mis dans les yeux des sujets une grande frayeur, et des vagues immenses font craindre le pire. Le « Seigneur, nous périssons ! » prend un sens aigu dans ce lieu maritime.

Lundi 29 mai

On repasse à Anticosti en pleine nuit. Il faudra ensuite treize heures de navigation pour atteindre Rimouski en plein soleil. C’est maintenant la fin de ce voyage –Sentiment immense et mutuel de gratitude entre les 3 générations.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage - du Bellay 

 

 

En conclusion

Les mots sont fragiles et déficients pour traduire ce qu’est vraiment ce voyage. Et même les photos, pourtant de haute précision, ne rendent pas vraiment les émotions fines ou fortes qui ont habité cette expédition. Il faut vivre ce périple de tout son cœur…comme Compostelle, ou l’Inde, il offre un chemin moins  fréquenté à qui est capable d’en profiter…Il est possible que, devant l’affluence due en partie à l’attrait suscité par le film La grande séduction (Jean-François Pouliot, 2003) on décide de proposer des « vraies » croisières sur un navire sans vocation de ravitaillement, sans cargo. Ce sera autre chose… pour  des gens plus conventionnels, plus centrés sur le confort mental et matériel, la non surprise. Je souhaite à mes amis de profiter du « vrai » voyage à bord du N/M Nordik Express… celui qui fait honneur au Québec…

Lors de cette aventure, j’ai compris ce que les parents attendent de leur enfant : non pas de la reconnaissance, bien que ce soit  agréable d’observer ce comportement éminemment mature chez sa progéniture, mais surtout qu’il profite le mieux possible de ce qu’ils lui donnent. Ça faisait plaisir d’offrir le voyage… ça faisait chaud au cœur de voir les  filles le savourer au maximum ;-)))

Claire Landry  - landry.claire@uqam.ca
professeure retraitée de l’UQAM
membre de la liste «Voyages» du RIAQ – www.riaq.ca


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